Europe/Paris
Blog13 février 2026

Quand l’IA sert plus vite que nous ne cuisinons 🐍

Et si l’IA n’était pas en train de remplacer le savoir
 mais de le consommer plus vite qu’on ne le produit ?
Quand l’IA sert plus vite que nous ne cuisinons 🐍
J’ai passĂ© de nombreuses annĂ©es en restauration avant de devenir dev... Dans une cuisine, il y a deux choses essentielles : ce qu’on sert, et ce qu’on prĂ©pare.
Le client voit l’assiette. Il ne voit pas les essais, les ratĂ©s, les ajustements, les recettes griffonnĂ©es Ă  la hĂąte ni les discussions derriĂšre les fourneaux. Et pourtant, c’est lĂ  que tout se joue.
En dĂ©veloppement, on j'ai l'impression de vivre quelque chose de similaire. Avant, quand on avait un bug, on allait sur StackOverflow. On tombait sur plusieurs rĂ©ponses, des dĂ©bats, des contradictions, des corrections publiques. Ce n’était pas toujours confortable, mais c’était vivant. On ne rĂ©cupĂ©rait pas seulement une solution : on voyait le raisonnement. C’était une cuisine ouverte. Aujourd’hui, on ouvre ChatGPT.
On dĂ©crit le problĂšme, on reçoit une rĂ©ponse propre, structurĂ©e, contextualisĂ©e. Le service est rapide, fluide, impressionnant. Et ce n’est pas une critique : c’est un progrĂšs immense.
Les modÚles comme ChatGPT ont été entraßnés sur des volumes massifs de contenus publics :
  • forums techniques
  • blogs
  • documentations
  • StackOverflow
Autrement dit, sur des annĂ©es de recettes partagĂ©es, de corrections et de discussions collectives. Nous utilisons aujourd’hui un outil entraĂźnĂ© sur une cuisine que nous frĂ©quentons de moins en moins.
Un frigo qui se vide, ce n’est pas un mystĂšre : on sert, ça descend. Ce qui est plus intĂ©ressant, c’est quand la salle est pleine et que, malgrĂ© ça, le frais arrive moins. Quand tu sers beaucoup, tu tiens grĂące Ă  deux choses :
  • le stock (ce qui est dĂ©jĂ  lĂ )
  • le rĂ©assort (ce qui continue d’entrer)
Si le réassort ralentit, tu peux tenir un moment.
Le service tourne. Les clients sont satisfaits. Tout le monde a l’impression que “ça marche”. Mais tu vis sur l’existant.
Dans la tech, on commence Ă  voir ce dĂ©couplage. Des outils sont utilisĂ©s partout
 et pourtant leurs Ă©quipes expliquent que les parcours changent : moins de passage par la documentation, moins de dĂ©couverte directe, moins de lien entre usage massif et soutien Ă©conomique. C’est ce qu’a rĂ©cemment expliquĂ© l’équipe derriĂšre Tailwind CSS en Ă©voquant l’impact indirect des assistants IA sur le trafic vers leur documentation et leur modĂšle de soutien (analyse DevClass, janvier 2026). Du cĂŽtĂ© de StackOverflow, le stock reste consultĂ©, mais le flux de nouvelles contributions baisse nettement. Plusieurs analyses rĂ©centes montrent une chute marquĂ©e du volume de nouvelles questions et interactions publiques depuis l’essor des assistants IA ( autre analyse DevClass, janvier 2026). Le livre de recettes est encore lĂ . Il s’écrit moins. Et une cuisine qui n’écrit plus ses recettes finit toujours par rĂ©pĂ©ter le mĂȘme menu.
En restauration, la différence entre le stock et le flux est vitale. Le stock, ce sont les recettes existantes, les bases maßtrisées.
Le flux, ce sont les nouvelles idées, les ajustements, les expérimentations.
Un restaurant peut vivre un temps sur son stock.
Mais il progresse grĂące au flux.
L’IA exploite remarquablement le stock. Elle synthĂ©tise, reformule, adapte. Mais elle dĂ©pend d’un flux humain pour rester pertinente dans le temps. Un modĂšle peut recycler l’existant.
Un métier avance grùce au flux.
Ce qui change profondĂ©ment, ce n’est pas seulement l’outil. C’est le modĂšle. On est passĂ© d’un espace contributif Ă  une logique de service Ă  la demande. Avant, rĂ©soudre un bug, c’était entrer dans une conversation publique. On exposait son problĂšme, on lisait les dĂ©bats, la solution restait. Elle nourrissait le livre collectif. Aujourd’hui, on dĂ©crit le problĂšme Ă  une IA, on reçoit une rĂ©ponse, et l’échange disparaĂźt. C’est une forme d’uberisation du cycle de dĂ©bug. On ne participe plus Ă  la cuisine. On commande un plat. À l’échelle individuelle, c’est rationnel, efficace, souvent brillant.
À l’échelle d’un Ă©cosystĂšme, c’est un dĂ©placement majeur.
Une plateforme contributive crée du savoir commun.
Un service Ă  la demande crĂ©e de l’efficacitĂ© individuelle.
Les deux ont leur place. Mais ils ne produisent pas la mĂȘme dynamique dans le temps.
La question n’est pas : faut-il arrĂȘter d’utiliser l’IA ? Ce serait absurde. La vraie question est plus structurelle : Si de moins en moins de personnes contribuent aux espaces qui produisent le savoir collectif, que devient cet Ă©cosystĂšme dans dix ans ? Une cuisine oĂč tout le monde consomme mais plus personne ne prĂ©pare tient un moment.
  • On sert encore.
  • On compose avec ce qu’il reste.
  • On optimise les stocks.
Vu de la salle, rien ne semble manquer. Puis, doucement, le menu se simplifie, les ajustements disparaissent, on rĂ©pĂšte plus qu’on n’invente. Ce n’est pas un effondrement spectaculaire. C’est un appauvrissement progressif. La question n’est pas de choisir entre salle et cuisine. La question est de savoir qui continue Ă  cuisiner. L’IA accĂ©lĂšre la distribution. Mais un Ă©cosystĂšme ne tient pas par la vitesse. Il tient par le flux qui l’alimente.
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